L'hypothèse controversée d'un chamanisme préhistorique

 

 

L'art rupestre tirerait sa substance du chamanisme. Deux préhistoriens défendent cette thèse malgré le tollé qu'elle soulève chez leurs confrères. Dans la réédition de leur essai, « Les Chamanes de la préhistoire », publié en 1996, ils réfutent les arguments de leurs contradicteurs et réaffirment leur théorie

SCIENCES Dans la nouvelle édition de leur essai paru en 1996, Les Chamanes de la préhistoire, Jean Clottes et David Lewis-Williams réaffirment leur hypothèse d'une origine chamanique des peintures rupestres. L'ART PARIÉTAL ne s'appuierait pas sur la magie de la chasse et ne relèverait pas de « l'art pour l'art », mais serait l'expression d'une religion chamanique fondée sur le voyage vers les esprits destiné à guérir des maladies ou à influencer la chasse, par exemple. DES CHANGEMENTS importants de cette religion préhistorique au cours des âges ne seraient pas incompatibles avec cette théorie. Mais nombre de contradicteurs s'élèvent contre cette hypothèse d'une religion unique et défendent des motivations purement créatrices. LES PREUVES de l'interprétation chamanique manquent néanmoins, comme c'est souvent le cas en matière d'archéologie.

L'INTERPRÉTATION de l'art rupestre a toujours fait couler beaucoup d'encre. La dernière en date, proposée par un préhistorien français, Jean Clottes, responsable de l'étude scientifique de la grotte Chauvet, et un anthropologue sud-africain, David Lewis-Williams, ancien directeur du Rock Art Research Institute de Johannesburg, a fait largement déborder l'encrier. Dans Les Chamanes de la préhistoire, publié en 1996, les auteurs émettaient l'hypothèse que l'art pariétal tirait sa substance du chamanisme, système de croyances religieuses qui repose sur la transe et un état de conscience altérée.

Au cours d'un « voyage » provoqué par le jeûne, la danse, la douleur, la musique ou une drogue, le chamane entre en contact avec les esprits. Ce qui lui permet, à son retour, de guérir des malades, de prédire l'avenir, de modifier le temps ou d'intervenir sur le déroulement d'activités comme la chasse. De nombreuses sociétés dites primitives ont pratiqué et pratiquent encore ces rites.

Si le chamanisme revêt des formes très diverses, l'hypothèse des deux auteurs était que les peintures relevées dans les grottes pouvaient fort bien correspondre à la manifestation d'un chamanisme préhistorique. « Transe de préhistoriens », leur fut-il répliqué, « dérives imaginaires », « mélange de réductionnisme biologique, d'approximation intellectuelle et de culture New Age ». Un aimable confrère parla de « chamaniaquerie ». Les deux hommes, qui persistent et signent, viennent de rééditer leur essai. Ils le font suivre d'une soixantaine de pages où ils réfutent leurs contradicteurs : « Les découvertes effectuées à la grotte Chauvet et ailleurs, écrivent-ils, les éléments que nous ignorions et qui ont été portés à notre connaissance ne sont pas allés à l'encontre des hypothèses avancées dans notre livre : ils les ont plutôt renforcées. »

Il faut savoir que « l'indémontrable théorie chamanique » est loin d'être la première et que les interprétations de l'art pariétal qui se sont succédé depuis un siècle ont toujours provoqué de nombreuses polémiques chez les spécialistes. Les premières explications, proposées au début du XXe siècle, furent simples : peintures, gravures et sculptures n'avaient pour but que d'orner des armes, des outils, des parois. Mais pourquoi, dans ces conditions, aller créer des « oeuvres d'art » dans des boyaux obscurs et difficiles d'accès ?

Cette thèse de l'art pour l'art fut rapidement abandonnée au profit du totémisme, brièvement soutenu par Salomon Reinach. Les images, affirmait le préhistorien, étaient les emblèmes du clan. Ce qui collait mal avec le mélange des espèces trouvées sur les murs des grottes. Aussi Salomon Reinach lui-même jeta-t-il les bases d'une autre hypothèse qui fut popularisée par le « pape » de la préhistoire, l'abbé Breuil, et fut acceptée pendant la première moitié du XXe siècle. Elle reposait sur la magie de la chasse : les scènes peintes au plus profond des cavernes devaient favoriser la capture des animaux. Elles avaient pour corollaire la magie de la destruction qui visait les bêtes dangereuses pour l'homme (félins, ours) et la magie de la fertilité, destinée à favoriser la multiplication des espèces « utiles ».

EXPLICATIONS ABANDONNÉES

André Leroi-Gourhan, qui défendait, comme son prédécesseur, l'unité de l'art paléolithique, fit ressortir la faiblesse de cette explication globale. Les animaux marqués de flèches ou blessés sont finalement peu nombreux, comme les scènes pouvant se rattacher au thème de la fécondité. Et quantité de figures n'entrent pas dans les catégories préétablies par l'abbé Breuil : les signes, les mains négatives, les créatures composites...

Une explication structuraliste fut alors avancée par Annette Laming-Emperaire et André Leroi-Gourhan. Ce dernier l'exposa dans un ouvrage célèbre : La Préhistoire du monde occidental (1965). La caverne elle-même, souligne le préhistorien, joue un rôle capital : c'est un sanctuaire et les images y sont disposées en fonction d'une organisation précise lourde de sens. En outre, les animaux toujours associés les uns avec les autres, selon des critères que l'on retrouve partout (par exemple, le bison ou l'aurochs et le cheval) sont la base d'un symbolisme sexuel - le cheval et le masculin et le bison et le féminin - sur lequel reposaient les croyances primitives. La beauté du raisonnement ne se prêtait pas toujours à la réalité du terrain. On fit remarquer aux tenants de cette thèse que ce classement, apparemment rigoureux, était en fait largement empreint de subjectivité : le chercheur « organisait » lui-même le décor de la grotte en fonction d'une interprétation préétablie. Peu à peu, ces hypothèses, qui ont encore des partisans, furent abandonnées.

En fait, les chercheurs délaissèrent les dogmes et les théories liés à l'interprétation de l'art pariétal. La publication de l'ouvrage de Jean Clottes et David Lewis-Willams remit ce sujet à l'ordre du jour. Et les réactions furent d'autant plus vives qu'il y a peu de chances de trouver un jour la « preuve explicite » de telle ou telle interprétation. « On peut seulement dire que l'art des grottes raconte une mythologie, notait le préhistorien Yves Taborin. Le reste est imagination. » C'est-à-dire le propre de l'homme.

EMMANUEL DE ROUX

2001