Gabon, la voie des ancêtres

 

LE MUSÉE DAPPER n'a pas eu besoin de solliciter de nombreux prêts pour nourrir son exposition consacrée à la « présence des esprits » au Gabon. Il lui a suffi de puiser dans ses propres collections pour offrir cette exceptionnelle anthologie d'un art essentiellement religieux. « Les peuples du Gabon étaient profondément religieux et imprégnés de l'idée que l'homme avait un dialogue constant à maintenir avec l'au-delà et les morts. (...) Et l'art, la sculpture particulièrement, participe pleinement à cet élan mystique », écrit Louis Perrois, un des meilleurs spécialistes de ces populations ( Art ancestral du Gabon, éd. Nathan).

Cet art très élaboré, qui conjugue mysticisme et géométrie, s'est développé au sein de populations semi-nomades, vivant dans le milieu relativement hostile de la grande forêt équatoriale. On sait peu de chose des sculpteurs, sinon qu'ils n'appartenaient pas nécessairement au groupe commanditaire des oeuvres. D'après un prospecteur forestier des années 1920, Maurice Polidori, on sait avec précision qu'une figure de reliquaire kota achetée dans un village avait été élaborée à plus de 200 kilomètres de là.

Parmi les sculptures venues du Gabon, les plus célèbres sont les figures de reliquaires. Elles veillent sur les restes d'un ancêtre (fragments de crânes et d'ossements, mais aussi coquillages, ou pièces métalliques) contenus dans un récipient sur lesquelles elles sont posées. Ces pièces peuvent prendre divers aspects : effigies humaines complètes ou réduites à une tête, en bois ou en métal, réalistes ou stylisées. Soigneusement gardées, rarement montrées, elles recevaient des offrandes et des sacrifices. Elles faisaient aussi partie de cérémonies liées à la divination. Pour y avoir accès, il fallait avoir été initié, un événement majeur dans la vie d'un adolescent. Le bwiti, rituel actuellement pratiqué au Gabon, y compris dans les villes, perpétue ce culte des ancêtres.

La Fondation Dapper a la réputation de posséder deux ou trois Joconde de l'art africain. Ces pièces figurent dans cette exposition, sculptures dignes de figurer aux côtés des chefs-d'oeuvre de l'art universel. Notamment celles qui entre les deux guerres sont passées dans les mains de collectionneurs comme Jacob Epstein ou Charles Ratton. Telle cette grande figure de reliquaire byeri fang, androgyne, les jambes légèrement fléchies, avec de larges yeux hallucinés et une barbiche naissante. Ou cet autre byeri, plus serein, à l'étonnante rigueur formelle : patine luisante, mains posées sur les cuisses, yeux réduits à deux fentes.

DES CONNAISSEURS

Ce n'est pas un hasard si ces objets, dès le début du XXe siècle, sont recherchés par les connaisseurs. L'ethnologue allemand Léo Frobenius ramène en 1905 un masque fang de la société du ngil (exposé chez Dapper). Picasso a peut-être aperçu ce masque mahongwé, de facture quasi cubiste, avant de peindre Les Demoiselles d'Avignon. Il avait, c'est certain, sur le mur de son atelier de l'avenue de Clichy, vers 1910, un masque blanc punu, proche de ceux qui sont présentés au Musée Dapper qui montre aussi un étonnant reliquaire sangu, que le critique Felix Fénéon acheta avant 1914. Sans parler de la série très complète de reliquaires kotas recouverts de cuivre, représentative de tous les styles élaborés dans l'actuel Gabon.

Très vite ces pièces ont atteint des sommes élevées. A New York, en 1914 et 1916, deux pièces sont vendues 3 000 francs or chacune, alors qu'au même moment, une toile de Chirico se négociait à 400 francs. Dans les années 1920, le grand marchand Paul Guillaume proposait des byéri fangs au prix d'un Matisse. Aujourd'hui, ces objets sont inabordables : le masque ngil de la collection Vérité, vendu aux enchères en juin 2006, a atteint 5 millions d'euros.

Emmanuel de Roux