Science 02.06.2005
TOXICOMANIE • Une drogue hallucinogène qui aide à décrocher
L’ibogaïne, un alcaloïde psychoactif, serait capable de guérir les toxicomanes de leur dépendance. L’utilisation de cette substance n’est toutefois pas sans risques et les études réalisées à son sujet sont pour le moins clandestines.
Soutenues par des gens le plus souvent étrangers au monde médical et
universitaire, les recherches sur l’ibogaïne commencent à faire parler
d’elles. Il s’agit pourtant d’un produit interdit aux Etats-Unis.
Depuis plusieurs décennies, des passionnés tentent de faire légaliser
cette substance hallucinogène, un alcaloïde tiré d’une plante d’Afrique
de l’Ouest, l’iboga, qui est censé supprimer l’accoutumance et l’état
de manque chez les toxicomanes. La Food and Drug Administration [FDA,
organisme chargé de l’approbation des produits pharmaceutiques] a donné
son feu vert à un essai clinique en 1993, mais le National Institute on
Drug Abuse [NIDA, Institut national sur les toxicomanies] a décidé de
ne pas le financer, des consultants ayant estimé que ce produit ne
serait pas sans risques.
Une poignée de chercheurs continuent cependant à l’étudier pour
ses capacités à traiter la dépendance. Ils se sont récemment réunis à
New York pour passer en revue un certain nombre de travaux ayant pour
but de séparer, parmi les métabolites de l’ibogaïne [produits issus de
leur transformation biochimique par l’organisme], les composants ayant
une action sur la dépendance et ceux ayant des effets hallucinogènes.
Certes, une recherche lancée sur PubMed [base de données biomédicales]
renvoie à environ 200 articles sur des études en laboratoire, mais les
essais cliniques ne concernent qu’une dizaine de patients. La raison en
est que les patients cherchent à se faire traiter clandestinement. “Que
cela plaise ou non à la FDA, le fait est que des centaines, sans doute
même des milliers de gens ont été traités à l’ibogaïne”, assure
Stanley Glick, médecin et pharmacologiste à l’Albany Medical Center de
New York, qui a travaillé sur les propriétés antidépendance de
l’ibogaïne chez les rongeurs.
Kenneth Alper, maître assistant en
psychiatrie à l’université Columbia, estime que plus de 5 000 personnes
ont pris de l’ibogaïne depuis qu’une clinique a ouvert à Amsterdam,
vers la fin des années 1980. A en croire Boaz Wachtel, un partisan
israélien de l’ibogaïne, une quarantaine de cliniques utiliseraient ce
produit dans le monde. Bien qu’elle fasse partie des substances
interdites aux Etats-Unis – au même titre que l’héroïne, le LSD et la
marijuana –, l’ibogaïne est légale dans la plupart des pays du monde.
“Une vaste expérimentation est en cours à l’échelle mondiale”,
note Frank Vocci, directeur du programme de recherche sur les
médicaments antidépendance au NIDA. Dans les années 1990, cet organisme
a investi plusieurs millions de dollars pour réaliser des essais
précliniques sur l’ibogaïne, avant d’y renoncer. Ceux qui militent pour
la légalisation de l’ibogaïne attendent beaucoup des essais cliniques.
Ils pourraient bientôt obtenir gain de cause. Vers la fin du printemps,
une spécialiste des neurosciences, Deborah Mash, de l’université de
Miami à Coral Gables (Floride), lancera la phase I d’un test
d’innocuité [il s’agit d’évaluer la nocivité de la substance] à Miami.
Celui-ci sera suivi d’un deuxième test d’innocuité et d’efficacité,
portant sur 12 héroïnomanes, qui doit débuter à l’automne prochain au
Centre de santé mentale Beer Yaakov de Tel-Aviv. Ces deux essais sont
financés d’une manière inhabituelle, à savoir par des dons anonymes.
Deborah Mash, qui dirige une banque de cerveaux de patients
atteints de la maladie d’Alzheimer, a mené des travaux très remarqués
dans les années 1980 sur la manière dont la consommation cumulée
d’alcool et de cocaïne endommageait le cerveau. Pour elle, ces dons
anonymes représentent une victoire. Ayant déposé une demande de brevet
sur l’ibogaïne, elle s’efforce depuis douze ans de donner une
crédibilité scientifique à cette substance. La FDA a donné son accord à
la phase I de l’étude de Mash en 1993, puis la chercheuse a dû
brusquement arrêter l’essai lorsque le NIDA a rejeté sa demande de
financement. Trois ans plus tard, elle partait ouvrir une clinique à
Saint-Kitts, une île des Antilles. Le coût du traitement s’élevait à
plusieurs milliers de dollars et variait en fonction des ressources des
patients, explique Mash. Certains y ont vu une manière peu orthodoxe de
réunir des fonds, mais Mash assure que sa seule motivation était
d’ordre scientifique. “Vous savez, il faut bien que quelqu’un teste l’ibogaïne. Soit ça marche, soit ça ne marche pas, un point c’est tout”, a-t-elle commenté lors d’une interview par téléphone.
Au cours d’une réunion à New York, un collègue médecin de Mash, Jeffrey Kamlet, a présenté des éléments d’information concernant 400 patients que Mash et lui avaient traités à Saint-Kitts. (Ces patients ont pris une seule dose d’ibogaïne, établie en fonction de leur poids et d’autres facteurs.) A cette occasion, Kamlet a affirmé que, jusqu’à quatre-vingt-dix jours après le traitement, les patients “se sentaient très bien” ; les évaluations du médecin ont aussi montré une amélioration des résultats concernant les dépressions et le syndrome de manque. Ces résultats coïncident avec ceux publiés par Mash en 2000 dans la revue Annals of the New York Academy of Sciences, qui portaient sur 27 cocaïnomanes et héroïnomanes traités à l’ibogaïne. Toutefois, Mash n’a pas publié l’ensemble de ses données. Elle ne tient pas à attiser de vieilles polémiques, notamment un litige sur un brevet avec Howard Lotsof, qui a découvert les propriétés antidépendance de l’ibogaïne en 1962, du temps où il était lui-même héroïnomane.
Des effets assez proches de ceux du LSD
Il n’existe pas de consensus quant à la manière dont agit l’ibogaïne, même si certains chercheurs ont démontré qu’elle inhibait la recapture de la sérotonine, un neurotransmetteur. Ce qui revient à dire qu’elle “fonctionne comme un Prozac à action longue”, explique Kamlet, président de la Florida Society of Addiction Medicine (Pensacola). Elle peut aussi avoir des effets proches de ceux du LSD ou du PCP [un anesthésique hallucinogène]. Comme ces produits, elle stimule la sécrétion de sérotonine et de glutamate, pouvant ainsi entraîner des hallucinations et un sentiment de dépersonnalisation. Au Gabon, la religion des Bwitis est axée sur les “visites aux ancêtres”, provoquées par la consommation de l’écorce de la racine de l’iboga.
De nombreux patients occidentaux ont eu des visions très intenses sur le plan émotionnel, parfois même effrayantes : des scènes de leur enfance, des erreurs commises dans le passé, des regrets, qu’ils ont le sentiment de revivre. Ces expériences sont-elles la clé des effets antidépendance de l’ibogaïne ou s’agit-il seulement d’un effet secondaire psychédélique ? La question reste âprement discutée. Tous les patients n’ont pas de visions, mais des données pharmacocinétiques [qui décrivent le devenir d’une substance dans l’organisme] animales et humaines font apparaître une réaction physiologique commune : le foie transforme l’ibogaïne en son métabolite primaire, la noribogaïne, qui se fixe sur des récepteurs opiacés, friands d’héroïne et de morphine.
Mash estime que cela réduit considérablement, voire élimine, les symptômes de manque. Ce serait la raison pour laquelle “les toxicomanes qui ont pris de l’ibogaïne ne sont plus en état de manque”. Les effets de la thérapie de Saint-Kitts ont duré jusqu’à trois mois. D’après Mash et d’autres spécialistes, ce serait dû à deux raisons : d’une part, l’ibogaïne non transformée se fixe dans les graisses, pouvant ainsi être libérée lentement ; d’autre part, elle peut rester dans le sang pendant des semaines.
Mais certains organismes gouvernementaux se méfient de cette substance en raison de ses multiples effets. Elle ralentit le rythme cardiaque et, à très hautes doses, peut détruire des neurones du cervelet [partie du cerveau coordonnant les mouvements]. La FDA et le NIDA ont rappelé ces risques toxiques à plusieurs reprises dans les années 1990. Cela étant, Vocci regrette que Mash n’ait pas publié ses données sur Saint-Kitts. “Cette longue série de cas, personne ne sait quoi en faire. Je m’attendais à voir tout un éventail de réactions au produit. Même si ce n’est pas une étude contrôlée, nous saurions si Mash a obtenu des résultats intéressants ou non.” Si les nouveaux essais de Mash aboutissent à des résultats prometteurs, les partisans de l’ibogaïne pourront s’en prévaloir. Mais ceux qui croient à l’avenir de ce produit, à en croire Wachtel, sont de plus en plus nombreux.
Brian vastag