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Revue Noire n°5
 
Idées
de l’art cultuel à l’art actuel
par Nicolas MBA - ZUE, Professeur à l‘Université Omar Bongo de Librevillle
 
Une partie importante de la production artistique au gabon failli disparaître, du fait de la disparition des cultes auxquels cette production était associée. Nous pensons notamment à certaines figures Kota (le Bwété des Mahongwé), aux statuettes du Nsek Byere, reliquaire du culte ancestral fang. Ces cultes ont été le ferment d’une production artistique abondante . Si, par contre, la porduction liée au Bwiti a pu survivre et se développer, c’est précisément parce que le culte lui-même a survecu, devenant même l’un des piliers de la culture gabonaise moderne.

Le culte traditionnel, qui est un culte des ancêtres, est rendu en effet dans le cadre strict de la famille, c’est-à-dire les descendants d’un ancêtre commun dont les ossements (principalement la boite crânienne) constituent l’essentiel du reliquaire. Or ce reliquaire est souvent accompagné d’une figurine. Les symboles qui y sont ayttachés renvoient de ce fait au clan, à la famille. En dehors de ce cadre restreint, l’objet d’art devient vide de sens. A l’aspect clanique du culte, s’oppose le caractère ouvert, ethnique, voire interethnique du rituel d’initiation. C’est cela qui explique la présence dans différentes ethnies, de mêmes masques, souvent utilisées dans les rituels d’initiation. Le maque Okukwé se retrouve ainsi dans tous les sous-groupes myene et le Ngontong, masque blanc à quatre faces, dans toute l’aire culturelle fang.

L’art traditionnel semble donc s’aquitter d’une double mission : permettre l’identification du groupe et assurer son ouverture au monde extérieur. Elément de cohésion sociale, il est aussi outil de conquête ou d’intégration de nouvelles valeurs. En effet l’artiste n’est pas seulement celui qui restitue les recettes apprises : il renouvel aussi le mode d’expression du clan ou de la tribu. S ’il donne forme à un style qui est admis par la communauté, il intègre également certains apports extérieurs surtout lorsqu’ils ne remettent pas en cause l’harmonie première.

Si l’artiste traditionnel se concevait volontiers comme un sorcier, un magicien, comme celui qui maîtrisait le feu et participait donc à la gaité et à l’harmonie du village, l’artiste moderne se conçoit davantage comme un intellectuel. C’est ce que souligne le peintre Minkoe Minze en disant “la création est issue du développement d’une pensée profonde. L’art est un engagement dans la mesure où c’est une extériorisation des pensées profondes”.

Cet art, cette peinture qui “s’intellectualise”, le public est loin de la comprendre. Cela pose naturellement le problème de l’appréciation ou de la réception de l’art pictural dans notre société et de l’éducation du public. Contrairement à ce qu’on croit, l’art traditionnel n’était pas à la portée de tout le monde. C’était un savoir transmis dans un certain cercle d’initiés : la société de danse, la société initiatique, etc. Or nous nous acheminons vers la disparition de ces structures. L’art est un code, un savoir dont il faut apprendre à décoder les symboles.

La mutation en cours de la société et surtout, la disparition de certaines croyances religieuses ancestrales qui servaient de support aux symboles artistiques, ont été un obstacle sérieux à l’épanouissement de l’art gabonais. Apprendre à apprécier l’art, apprendre à lire l’oeuvre d’art, est la dimension que devrait prendre en compte le système éductatif pour faire éclore tous les talents qui sommeillent encore aujourd’hui.

Nicolas MBA ZUE