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Chronique aka 1987-1992 (16 Divination de Ginza et Yakpata sous Tabernanthe iboga) Année :1993 Durée :05:48 Thème :Ethnomédecine Production :SMM/CNRS/MNHN & CSI Auteur/Réalisateur :A.Epelboin, S.Bahuchet, J.M.C.Thomas, R.Vargas, M.Haby M.Livrozet
Chez les Aka, il n'y a aucun usage profane de l'Iboga qui sert exclusivement à entrer en communication directe avec le monde des esprits et à permettre l'expression de l'esprit de défunts insatisfaits.
Dans le rituel .bòndo M .mbòndo, décrit ci-dessous, l'esprit d'un jeune homme récemment décédé va posséder l'esprit du médium qui a absorbé l'Iboga et permettre la désignation de ses “meurtriers occultes”.
Description d'un rituel .bònd&o
(Enregistré en vidéo légère, en novembre 1989, à Akungu)
Jean-Marie Elima (J.M.E.) est originaire de la région de Mongoumba. Compagnon, traducteur, informateur et ami d'Alain Epelboin (A.E.), il l'a accompagné à diverses reprises dans le campement d'Akungu, dirigé par le .ngàngà, le devin-guérisseur, Albert Yakpata.
En octobre 1989, A.E. apprend, par courrier, la mort de J.M.E., survenue quelques mois plus tôt au Congo, des suites d'une maladie “virale foudroyante”, selon l'explication biomédicale. J.M.E. avait été obligé d'abandonner, avec ses deux épouses et leurs enfants, la région de Mongoumba, en République Centrafricaine, où il était menacé, du fait de rapports sexuels qu'il avait entretenus avec une jeune femme villageoise. En effet, si les rapports extraconjugaux, quoique officiellement réprimés, sont banals, il n'en est pas de même des rapports sexuels entre un homme pygmée et une femme villageoise. A la suite de cette affaire, qui a amené J.M.E. au tribunal coutumier où il a été acquitté, il a dû quitter son pays du fait de l'agressivité de divers villageois qui ne supportaient pas que l'une des leurs ait pu se commettre avec un individu considéré par certains comme relevant plus de l'animalité que de l'humanité.
En décembre 1989, A.E. entreprend une enquête (document non publié) sur la mort de J.M.E. auprès, non seulement de témoins des événements auxquels J.M.E. a été mêlé dans les mois qui ont précédé sa mort, mais également auprès de divers devins-guérisseurs.
C'est ainsi qu'il informe Yakpata de la mort de J.M.E. Il demande à Yakpata de procéder à une scéance de divination, afin de connaître les causes de cet événement dramatique. Cette mort brutale d'un jeune adulte au décours d'une brève maladie, peu de temps après qu'il eût commis un “adultère” avec une femme villageoise mariée, est considérée comme très suspecte du point de vue de la pensée autochtone, tant villageoise que aka.
Yakpata, par la scrutation du § .pàkà (en l'occurrence son ampoule électrique) confirme ce que tous pensent, à savoir que J.M.E. a été victime d'une agression maléfique. Quoique J.M.E. n'appartienne pas au campement, qu'il vive à l'autre bout du pays aka, il est bien connu et apprécié de Yakpata, puisque ce dernier l'avait encouragé à “voler” l'une de ses filles, Mangutu, avec laquelle il avait eu une liaison amoureuse quelques années auparavant.
Aussi décide-t-il de ne pas se contenter d'une simple divination par le .pàkà, mais de chercher à identifier les “assassins occultes” de J.M.E., en faisant absorber, à son fils et assistant Ginza, un macéré d'écorces hallucinogènes de racines de Tabernanthe iboga. Ce rituel ne pouvant être exécuté gratuitement, il est demandé à A.E., en tant que “patron”, “ami” et “parent” de J.M.E. de payer les frais .
Quarante-huit heures avant le rituel, Ginza va arracher un arbuste de T. iboga qui est conservé en dehors, mais dans la périphérie immédiate du campement, dissimulé dans un buisson.
Le jour dit, Yakpata, Léma, son frère cadet également devin-guérisseur, son fils aîné Ginza et son cadet Isanya quittent le campement et se rendent en forêt dans une clairière anciennement habitée. La femme de Ginza, Mambi, avec sa dernière née, Koti, est aussi de la partie, surtout en tant que traductrice.
En partant, Ginza récupère l'arbuste et, sur les indications de son père, sectionne l'arbrisseau au pied, ne conservant que la racine. Le reste est lancé dans les buissons. Cette opération (1) a lieu à la sortie du campement sur le sentier qui mène à l'eau, à l'endroit où celui-ci est barré par un arbre que les passants doivent enjamber . Au passage du marigot-source Akungu (2), qui a donné son nom au campement, Ginza remplit d'eau le gobelet dont il a pris soin de se munir en quittant le campement.
Sitôt arrivé sur le lieu du rituel, à savoir une clairière au milieu de la forêt où demeurent encore les armatures d'anciennes huttes hémisphériques, Yakpata remet à son deuxième fils, Isanya, le brandon qu'il a apporté de sa maison afin qu'il allume immédiatement un feu (3).
L'espace du rituel est désherbé, c'est-à-dire, ici encore anthropisé, en grattant soigneusement le tapis herbacé, à l'aide de la lame d'un grand couteau, de façon à mettre la terre à nu (4).
Léma, le frère cadet de Yakpata, lui aussi devin-guérisseur, s'est saisi de la racine : après avoir ôté les restes de terre en la frottant légèrement avec la lame du couteau, il entreprend de gratter systématiquement l'écorce à l'aide d'un couteau (5), aidé par Ginza qui a interrompu sa tâche de désherbage. Les râclures sont recueillies sur un lit de quelques grandes feuilles (de Marantacée), que Ginza agrandit au fur et à mesure. Elles sont versées (6) par Léma dans le gobelet rempli d'eau fraîche.
Tandis que Ginza finit le nettoyage de l'aire du rituel, Léma touille le mélange : pour finir, il en teste l'amertume (7), puis il couvre le gobelet avec une des grandes feuilles. On attend une dizaine de minutes, jusqu'à ce que le macéré ait l'amertume requise. A ce moment, Ginza, ayant suspendu sa chemise à un buisson, absorbe une partie de la préparation (8).
Quelques instants plus tard, c'est le tour de Yakpata de boire (9) ou plutôt de goûter, car il se limite à quelques très petites gorgées. Ginza, accroupi, se tenant à un arbuste, attend que le macéré fasse de l'effet (10). Il crache sans arrêt et se plaint de l'amertume du produit. Yakpata se livre alors à de longs discours sur le caractère dangereux de ce rituel de mise en communication avec l'esprit du défunt, comparé à la somme demandée .
Jugeant que le mélange a produit son effet, Ginza se relève et se met en place pour le rituel proprement dit (11).
Yakpata, tenant dans la main droite un des bâtonnets préparés par ses assistants, commence à interroger (12) l'esprit du défunt sur l'identité de ses meurtriers présumés. Il émet successivement des hypothèses (13) mettant en cause : la responsabilité d'individus appartenant aux lignages matrilinéaire, puis patrilinéaire de J.M.E.; des activités de sorcellerie de J.M.E. qui se seraient retournées contre lui-même; une action de ses épouses. A chaque causalité évoquée, il jette au sol devant lui le bâtonnet sur lequel il a formulé sa question. A chaque fois, Ginza avance le pied droit, se saisit (14) du bâtonnet, le fait passer entre ses jambes (15), puis il le dépose soigneusement au sol dans l'alignement de la trajectoire tracée par le jet initial de Yakpata. Les bâtonnets sont précautionneusement rangés les uns à côté des autres. Yakpata continue à énumérer les différents “assassins” potentiels. A chaque question-jet de bâtonnet, Ginza franchit la ligne symbolique, se postant tantôt d'un côte, tantôt de l'autre. Yakpata va ainsi évoquer successivement la responsabilité de Pygmées non apparentés et de villageois de Mongoumba.
Finalement, lorsqu'il met en cause la responsabilité de gens vivant au Congo, sans que Ginza ait besoin de franchir la ligne fictive, avant même que le bâtonnet soit jeté, l'esprit du défunt répond affirmativement en se saisissant du corps de Ginza (16)(17).
Celui-ci, cloué au sol, est saisi de grands mouvement d'avant en arrière (18)(19) qui menacent de le faire tomber. La chute doit absolument être évitée sous peine de voir mourir le médium. Les secousses redoublent lorsque Yakpata met en cause la responsabilité d'un Pygmée du Congo dont la femme aurait eu des rapports sexuels avec J.M.E.
Léma se précipite afin de soutenir Ginza. En même temps, il s'adresse à l'esprit du défunt, lui demandant de faire “doucement” (20)(21).
Yakpata s'approche alors de Ginza dont le corps est saisi de secousses ininterrompues. Il écrase par frottement entre ses mains (22) des feuilles de § .lende. Il commence à appliquer le broyat de bas en haut sur l'épigastre (23) avec sa main gauche.
Il fait passer le bouchon de feuilles dans sa main droite et l'applique sur le front et les yeux (24) de la droite vers la gauche. Puis, après avoir de nouveau frotté le paquet de feuilles broyées entre ses mains, toujours avec la main droite, il masse le bras droit, puis le bras gauche (25) de Ginza, par la face externe, de l'extrémité à l'articulation de l'épaule.
Il s'attache alors à décontracturer la main gauche (26), en finissant par prendre appui du bras gauche sur la poitrine de Ginza. Il revient ensuite aux doigts et au poignet de la main droite qu'il décontracture à leur tour, puis la face antérieure de la cuisse droite de haut en bas et enfin la cuisse gauche. Ceci terminé, il s'éloigne pour jeter le bouchon de feuilles dans la périphérie de la clairière.
Source: Réseau Académique Parisien