CHRISTIAN LEHMANN, médecin généraliste et écrivain
« Une dérive qui va à l'encontre des enjeux de santé publique »
Dans l'un de vos livres, Patients, si vous saviez (éditions Robert Laffont), vous êtes très critique sur le système de la visite médicale. Quel regard portez-vous sur la nouvelle charte qui vise à moraliser les relations entre médecins et industrie pharmaceutique ? Cette charte est l'exemple type de ce qu'il ne faut pas faire, une dérive qui va à l'encontre des enjeux de santé publique. L'idée même de mandater des représentants commerciaux des firmes pharmaceutiques pour qu'ils fournissent de l'information médicale aux médecins redonne du crédit aux visiteurs médicaux et les fait entrer à nouveau dans les cabinets, alors qu'un mouvement d'indépendance vis-à-vis de ces visites commençait à émerger dans le corps médical.
La réflexion sur un médicament nouveau par rapport à une pathologie donnée ne peut pas se faire avec une personne formée au marketing.
Par son principe même, la visite médicale des labos n'est pas un outil d'information fiable des médecins. L'information fournie est forcément orientée. En ne recevant pas les visiteurs médicaux, j'ai évité d'avoir à rappeler des patients lors du retrait retentissant, ces dernières années, des anticholestérol Vioxx ou Stlator, parce que je n'en avais pas prescrit. Alors comment expliquer que la majorité des médecins acceptent de recevoir les visiteurs médicaux ?
Ils sont reçus parce qu'ils se présentent comme les seuls amis des médecins dans un univers qui serait hostile. Pour bon nombre de médecins, les patients sont devenus trop exigeants dans leur demande, trop pénibles à cause des informations qu'ils glanent sur Internet, les pouvoirs publics ne les respectent pas suffisamment, les caisses d'assurance-maladie ne les paient pas assez.
Bref, dans ce marasme général, les médecins ont un ami dans la journée : le visiteur médical. C'est leur rayon de soleil, il vient les rassurer sur leur toute-puissance et leur expliquer que tel nouveau médicament va faire d'eux de bien meilleurs médecins. Pour moi, cet attachement est régressif. Il tient compte de l'intérêt économique des firmes et pas du tout de celui des médecins.
Mais la charte prévoit que les visiteurs médicaux auront l'obligation de remettre les documents jugés nécessaires par la Haute Autorité de santé, par exemple... Cela fait longtemps que les visiteurs médicaux sont censés remettre les avis de la commission de la transparence et qu'ils ne le font pas.
Je regrette qu'il n'y ait pas eu de volonté politique pour que fonctionne réellement le Fonds de promotion de l'information médicale et médico-économique (Fopim). Désormais, ce Fonds a disparu au profit d'une charte signée avec le secteur privé. Or l'industrie pharmaceutique dépense autant en promotion qu'en recherche et développement.
Que faut-il faire ?
L'indépendance est absolument nécessaire ainsi qu'une vraie réflexion sur le plan éthique. Il faut se rappeler qu'en 2002, lors des manifestations des médecins généralistes pour obtenir la revalorisation de la consultation à 20 euros, certains syndicalistes avaient écrit aux laboratoires pharmaceutiques pour que leurs visiteurs médicaux se joignent à leurs défilés.
La France est l'un des pays qui consomment le plus de médicaments. Cette situation est liée au paiement à l'acte et à la prescription qui est influencée par la visite médicale.
Cette équation est dramatique parce qu'elle pousse le médecin à générer des actes courts - pour des raisons financières - et des ordonnances longues - par peur que le patient aille voir ailleurs.
Propos recueillis par Sandrine Blanchard - 2005