La santé malade
VOUS êtes toubib ? Non, je vous demande ça parce que, si c'est le cas, vaut mieux cesser de me lire tout de suite, sinon gare à la crise d'apoplexie. Autant vous prévenir, j'ai l'intention de vous taper dessus à bras raccourcis. Pas vous personnellement, attention, je fais pas le détail. En gros, quoi ! Les toubibs de mèche avec des radiologues, des pharmaciens, des infirmières, des ambulanciers et des chirurgiens, une vraie mafia, j'étais au courant, bien sûr, je vous en ai d'ailleurs parlé au printemps dernier à propos des dessous-de-table empochés par les hommes en blanc.
Mais, alors, voyez ma naïveté, j'avais pas idée, je viens de le découvrir dans Que choisir ? de février, que vos ordonnances recto-verso, c'est pas ma colite ou ma bronchite qui vous les dictent, pas du tout ! C'est les visiteurs médicaux payés par les labos pour vous refiler leur camelote en vrais camelots. S'agit pas d'informer, s'agit de vendre. Ils gueltent, les mecs, ils touchent des primes de rendement, tant par boîte ou par flacon pres crits. Résultat : un formidable forcing commercial et des allures de démarcheurs rentre-dedans. Non seulement ils vous harcèlent, ils vous achètent. Ça va du stylo-bille plaqué or à la croisière aux Antilles en passant par la caisse de champagne, le déjeuner dans un trois-étoiles et le week-end en Sologne. Mieux, certains d'entre vous prennent les devants : Voyez, si j'avais un ordinateur, je pourrais y entrer la formule de votre comprimé, et elle me reviendrait plus facilement en mémoire pendant mes consultations.
Ils auraient tort de se gêner. C'est pas eux qui casquent, c'est pas moi non plus, sauf que c'est moi quand même vu que c'est la Sécu et que je ne sais plus où donner de la CSG pour lui boucher le trou ! Un trou de 20 milliards où vient de basculer le remboursement d'une bonne centaine de fortifiants. La lutte contre le stress, c'est pourtant pas du luxe !
Là-dessus, qu'est-ce que je vois, toujours dans Que choisir ?, le numéro du mois de mars, un grand papier sur la santé malade du médicament ! Pourquoi du médicament ? Malade du malade, oui ! Du cochon de patient. Le seul à ne pas pouvoir s'engraisser en rond.
SARRAUTE CLAUDE - 1991