L'EXPERT EXPERTISÉ

 

Loïc Le Ribault, ex-spécialiste de la police scientifique, est aux prises avec la justice pour avoir commercialisé ce qu'il dit être un remède miracle. De l'avant-scène médiatique à l'exil irlandais, grandeur et décadence d'un expert judiciaire.

LOÏC LE RIBAULT se défend d'être paranoïaque, mais, il en est persuadé, la justice française « s'acharne » contre lui, la gendarmerie et la police l'ont « ruiné, escroqué, plagié, diffamé », la France est une « dictature cachée ». Après presque huit ans d'exil pour échapper à la justice de son pays, ce Don Quichotte qui a transformé sa vie en combat perdu d'avance contre des ennemis aussi invisibles que tout-puissants doit être jugé, jeudi 5 février, par le tribunal correctionnel de Bordeaux. Ce « docteur ès sciences » de 56 ans, aux allures de professeur Nimbus un peu rondouillard, est notamment poursuivi pour exercice illégal de la médecine et de la pharmacie, et tromperie sur la marchandise.

Loïc Le Ribault n'est pourtant pas un simple charlatan exalté. Ancien expert judiciaire sollicité dans de nombreuses enquêtes criminelles, il a longtemps fréquenté ces juges et ces policiers français qu'il a pris tant de soin à éviter par la suite. Dans les années 1980, il a dirigé le Centre d'applications et de recherches en microscopie électronique (Carme), un laboratoire de police scientifique à la pointe des nouvelles techniques d'investigation.

A la suite de la faillite du Carme, qu'il attribue à la « concurrence déloyale » de la police et de la gendarmerie, Loïc Le Ribault s'est replongé dans ses activités de chercheur. Il est devenu l'inventeur d'un remède « miracle », le Silanol, rebaptisé « G5 » et commercialisé sans autorisation, en 1995. Après une plainte du conseil de l'ordre des médecins et des pharmaciens, ponctuée de plusieurs semaines de détention provisoire, il s'est enfui vers les Caraïbes, en 1996, avant de gagner Jersey puis l'Irlande. Arrêté en Suisse, le 21 novembre 2003, il a été incarcéré à la prison de Champ-Dollon, à Genève, où nous avons pu le rencontrer peu de temps avant son extradition.

La visite, limitée à une heure, a lieu en présence d'un gardien. Un magnétophone enregistre les propos du chercheur, qui n'en démord pas. « Je ne suis pas parano, mais je dérange beaucoup de monde. Je suis un emmerdeur, soutient-il, plutôt détendu, vêtu d'une veste en cuir et d'un pantalon sportswear. J'ai toujours dit que j'étais breton, pas français. Après tout ce qu'on m'a fait, la France, je ne veux plus en entendre parler, c'est terminé. »

Le détenu a détaché sa montre et l'a posée devant lui afin de surveiller l'heure. Les mains jointes, la voix calme, il foudroie vite du regard le profane, bien en peine de comprendre la portée de son combat. Son procès sera-t-il pour lui une délivrance ? Non, un fâcheux contretemps de plus, un « emmerdement » même. « J'ai du travail, moi, des projets », s'énerve-t-il, à propos de ses deux mois de détention en Suisse.

Sur les conseils de son avocat bordelais, Me Raymond Blet, Loïc Le Ribault a finalement renoncé à sa demande d'asile politique en Suisse. Une provocation de plus et un moyen d'essayer de retarder son extradition. « Je suis purement et simplement menacé sur le territoire français », affirmait-il dans sa requête, adressée au ministre suisse de la justice. Pour étayer ses craintes, il affirmait avoir autrefois mis en cause, en tant qu'expert, « la crédibilité et l'honneur de l'armée française ». Il mentionnait le dossier de l'ex-adjudant Pierre Chanal, accusé dans l'affaire des disparus de Mourmelon, qui s'est suicidé au moment de l'ouverture de son procès, en octobre 2003.

Faisant référence à son premier séjour en prison, en 1996, le chercheur estimait qu'une nouvelle incarcération en France serait « éminemment risquée ». En 1996, lors des quelques semaines passées à la prison de Gradignan, près de Bordeaux, il avait en effet côtoyé des détenus condamnés notamment sur la base de ses expertises. « Ils avaient un souvenir précis de ma personne et s'employaient à me le rappeler », soulignait-il dans sa requête. Concernant la vente du « G5 » sans l'agrément du ministère de la santé, à l'origine de tous ses ennuis judiciaires, il affirmait : « Il est évident que je porte atteinte aux grands intérêts des laboratoires pharmaceutiques et que ma présence est particulièrement gênante. »

Dans son livre Le Prix d'une découverte, lettre à mon juge, publié à compte d'auteur en 1998, lors de son exil irlandais, Loïc Le Ribault s'inscrivait déjà dans la provocation et la théorie du complot. En 450 pages, il tentait de prouver sa bonne foi, mais donnait plutôt des arguments à ses détracteurs en comparant ses déboires aux affaires Dreyfus ou Stavisky. L'ouvrage s'ouvrait par une diatribe contre le juge d'instruction chargé de son dossier : « Avant que vous ne disparaissiez à jamais, insignifiante poussière enfouie dans les oubliettes de ma mémoire, je tenais à vous faire ce cadeau d'adieu : la véritable histoire d'un novateur dans une France corrompue en voie de décomposition avancée. » La lettre, datée du 14 juillet et parsemée de relevés d'empreintes digitales, était signée « Loïc Le Ribault, ex-matricule 42598 ».

La juge d'instruction suisse Isabelle Cuendet a eu, elle, plutôt de bons rapports avec lui. « Il est très virulent contre l'Etat français et n'a aucune confiance dans son jugement en France, souligne la magistrate. Mais il est plutôt calme et drôle, assez second degré. » Me Blet, de son côté, juge disproportionnée l'ampleur que son client donne parfois à ses ennuis. « La demande d'asile, c'était une position abracadabrante. Mieux valait venir en France pour crever l'abcès, affirme l'avocat. Au pire, il encourt quatre ans de prison, et certains délits sont amnistiés. »

BIEN que l'avocat soit le premier embarrassé par l'attitude de l'ancien expert, il tient à la relativiser : « Avec lui, rien n'est simple. Il y a une dimension de mégalomanie et de paranoïa. Mais cela peut se comprendre. Il était sur un piédestal, tous les juges d'instruction de France et de Navarre faisaient appel à lui et, du jour au lendemain, avec la faillite du Carme, il a tout perdu. »

Loïc Le Ribault a, il est vrai, connu son heure de gloire. Précurseur de certaines méthodes d'analyse d'indices au microscope et de techniques d'intervention sur les scènes de crimes, il a participé à de multiples enquêtes. « 1500 affaires judiciaires, 93 % de réussite », assure-t-il dans son livre. Expert agréé auprès de la Cour de cassation, il a aussi formé de nombreux policiers et gendarmes dans son laboratoire de La Teste (Gironde). En juillet 1982, le patron de la direction de la surveillance du territoire (DST) lui avait même adressé un courrier de félicitations pour une expertise sur un procédé d'écriture secrète. Grâce à ce travail, écrivait le haut responsable policier, les services de contre-espionnage seraient « en mesure de détecter de nouveaux agissements susceptibles de porter atteinte à notre défense ».

Très sollicité par les médias dans les années 1980, le « célèbre » Loïc Le Ribault, patron du « fameux » Carme, était particulièrement télégénique, avec ses airs de scientifique en blouse blanche, sa grosse mallette de Sherlock Holmes sous le bras. De nombreux reportages et articles lui furent ainsi consacrés. « Son labo privé fait la nique à ceux de la police », titrait l'hebdomadaire VSD, en septembre 1987.

Mais, à partir de cette époque, la police et la gendarmerie commencent à mettre en place leurs propres laboratoires. Loïc Le Ribault perd peu à peu sa « clientèle » et entre en guerre contre ses concurrents publics, accusés de plagier ses techniques et de faire pression sur les magistrats pour qu'ils cessent de lui confier des expertises. En 1991, le Carme est mis en liquidation judiciaire, Loïc Le Ribault condamné pour faillite personnelle. Ruiné, persuadé d'être victime d'une injustice, il ne s'en remettra pas.

« C'est vrai que c'était un expert très sollicité et qu'il a sans doute participé à la constitution de la police scientifique moderne, admet un magistrat qui a officié dans le dossier Chanal et dans une autre affaire où M. Le Ribault avait effectué des expertises, quelques années auparavant. A cette époque, il avait établi un lien entre le sable retrouvé dans la poche du criminel et celui où avait été enterrée la victime. »

Dans l'affaire Chanal, son expertise - effectuée sur des particules de terre - avait permis de relier une pelle appartenant à l'adjudant au lieu où l'une des victimes avait été découverte. « C'était un élément à charge important du dossier, explique le même magistrat sous le couvert de l'anonymat. C'est pour cette raison que nous l'avons convoqué pour le procès alors qu'il se trouvait en Irlande. »

Sollicité dans l'affaire des disparus de Mourmelon, en 1997, malgré sa mise en examen pour exercice illégal de la médecine, Loïc Le Ribault a donc été invité à venir témoigner au procès Chanal, six ans plus tard, alors qu'il était en fuite, en Irlande. « On savait où le trouver et il ne se cachait pas parce qu'il n'était pas extradable d'Irlande pour les faits qu'on lui reprochait en France, explique le magistrat ayant travaillé sur le dossier Chanal. Le Ribault a refusé de venir, de peur d'être placé en détention. Dans ses courriers, c'était le grand complot. Depuis son histoire de médicament, il avait basculé. »

Après la faillite du Carme, Loïc Le Ribault tente en fait de prendre un nouveau départ dans le créneau de la médecine alternative. Il réactive des recherches sur une formule thérapeutique à base de silice contenue dans le sable. Vendu sans autorisation entre 200 francs et 300 francs le litre, le Silanol est censé guérir « des affections les plus variées », comme les pathologies cardio-vasculaires et respiratoires, les rhumatismes. Le produit connaît un succès foudroyant après la parution d'un article dans le quotidien Sud-Ouest, en octobre 1995. Faute de place chez lui, le chercheur s'installe au rez-de-chaussée d'un hôtel pour répondre à l'afflux des patients.

« Je travaille dans la totale illégalité, volontairement, au grand jour, parce que les gens qui viennent ici en sortent guéris », proclame-t-il alors à la télévision. L'année suivante, les poursuites judiciaires déclenchées après la publication de l'article de Sud-Ouest le poussent à l'exil, d'où il continuera malgré tout de commercialiser son produit. Son site Internet, toujours en activité, fait état de « plus de 40 000 patients » traités. Il comporte un bon de commande et propose le flacon d'un litre à 38,11 euros.

De sa prison genevoise, il persiste : « Le G5 est aussi nécessaire que l'eau et l'oxygène ! Ce n'est pas un médicament, il renforce les défenses immunitaires. » D'après lui, son laboratoire irlandais - qui emploierait une dizaine de personnes - produit de 14 000 litres à 15 000 litres par mois à destination de plusieurs pays d'Europe, pour un chiffre d'affaires de 1,5 million d'euros. Les experts commis par la justice française, en 1997, faisaient remarquer, eux, que le Silanol comportait « une très forte proportion d'eau (entre 98 % et 99%) » alors qu'il était vendu à « des prix importants ». D'après eux, certaines variantes vendues par des associés de M. Le Ribault contenaient des composants « caustiques pour la peau et toxiques par ingestion ».

Malgré ces déboires, le docteur Jean-Claude Mainguy, un ami de Loïc Le Ribault installé en Suisse, lui garde toute sa confiance. « J'ai utilisé le G5 sur mon vieux chien perclus de rhumatismes. Il s'est mis à courir, soutient ce directeur d'une clinique de soins et de remise en forme. Moi-même, j'avais une épaule bloquée. En trois semaines, j'ai obtenu des résultats spectaculaires. » C'est pour ouvrir son propre centre de soins que Loïc Le Ribault se trouvait en Suisse. Il y a été arrêté en possession d'un passeport français délivré, le 25 janvier 2001, par l'ambassade de France à Dublin.

Loïc Le Ribault affirme avoir reçu de nombreuses lettres de soutien en prison, parmi lesquelles une demande en mariage. « Je ne me suis jamais marié, c'est la seule connerie que je n'aie pas faite », plaisante-t-il. Dans un registre plus sérieux, il dément tout lien avec l'extrême droite, dont un groupuscule - Jeunesses identitaires - s'est fendu d'un communiqué en sa faveur, le 6 janvier. L'inventeur du « G5 » y était présenté comme un « grand savant français non conformiste » et comme un collaborateur d'une lettre proche du Front national.

A l'approche de son procès, Loïc Le Ribault affiche une confiance à toute épreuve. « Je n'ai rien à prouver, assure-t-il. Il y a des milliers de patients qui ont prouvé pour moi en prenant mon produit. C'est le système qui va se ridiculiser. Pas moi. »

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Frédéric Chambon

2004