Dieu, le peuple et les embryons
En France, le temps du politique n'est décidément pas celui de la bioéthique, cette morale en marche. En refusant d'honorer les promesses faites par son prédécesseur concernant l'organisation, à la rentrée, d'Etats généraux de la bioéthique Roselyne Bachelot, ministre de la santé et des sports du gouvernement de François Fillon, vient de ruiner les espérances de tous ceux qui pensent que les espaces démocratiques d'aujourd'hui peuvent raisonnablement s'ouvrir aux problématiques de plus en plus vives nourries par les avancées des sciences du vivant. Interrogé sur les raisons de ce manquement à la continuité, au sein d'une même majorité, de l'action gouvernementale, le cabinet de Mme Bachelot ne fournit aucune explication.
Début février, Xavier Bertrand, alors ministre de la santé et des solidarités du gouvernement de Dominique de Villepin, annonçait avec emphase que de tels Etats généraux verraient bientôt le jour. Il s'agissait, expliquait alors M. Bertrand, d'organiser pour la première fois dans notre pays de larges débats démocratiques avant la révision, prévue en 2009, de la loi de bioéthique de 2004. L'Agence de la biomédecine serait le maître d'oeuvre de cette entreprise qui verrait se réunir des médecins et des philosophes, des psychologues ainsi que des représentants d'associations de patients.
Valérie Pécresse, qui n'était pas encore ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, ne cachait pas l'intérêt qu'elle portait à cette initiative novatrice. Elle n'a pas, depuis, changé d'opinion. Et rien n'interdit de penser qu'elle puisse reprendre à son compte ce projet aujourd'hui avorté. La situation actuelle est d'autant plus regrettable que l'organisation de ces échanges constituait une heureuse innovation : elle n'avait malheureusement pas eu lieu avant les deux votes, en 1994 et en 2004, des textes législatifs encadrant les pratiques médicales et biologiques de nature à soulever des problèmes éthiques.
Et, si le travail parlementaire respecte bien les règles qui sont les siennes, celles-ci ne sont pas de nature, sur des sujets d'une telle ampleur, à fournir un vrai remède au grave déficit de débats et d'échanges démocratiques dont souffre la France, comme nombre de pays industriels.
La décision de Mme Bachelot est d'autant moins compréhensible qu'elle se situe en opposition avec la volonté d'une politique de rupture affichée de manière récurrente par le nouveau président de la République. En matière de bioéthique, Nicolas Sarkozy n'avait d'ailleurs pas craint, durant la campagne présidentielle, de faire publiquement connaître ses convictions dans le domaine hautement controversé de ce qui - au sein de l'espèce humaine - est du ressort de l'inné et de ce qui revient à l'acquis.
En 2009 - du moins si le législateur français devait, pour la première fois, respecter les échéances qu'il s'impose dans ce domaine -, les débats parlementaires concernant la révision de la loi de 2004 porteront pour l'essentiel sur deux sujets phares. D'une part, l'élargissement de l'accès aux techniques d'assistance médicale à la procréation à des couples qui, à la différence de ce que l'actuelle loi dispose, ne seraient pas constitués « d'un homme et d'une femme en âge de procréer » ; d'autre part, l'encadrement des recherches scientifiques ou médicales pouvant ou non être effectuées sur des embryons humains créés à cette seule fin.
Depuis plusieurs années, ces deux thèmes font polémique. Ils imposent toutefois des analyses, des réflexions et des choix de natures différentes. Le premier ne soulève ainsi, pour l'essentiel, que des questions d'ordre séculier, quand l'autre renvoie immanquablement à la définition du début de la vie humaine, au statut de l'embryon et, plus généralement, au concept de transcendance. C'est dire que les indispensables débats démocratiques sur le sujet ne peuvent faire, ici, l'économie des analyses et des interdits religieux.
RADICALISATION PROGRESSIVE
On connaît tout ou presque des paramètres de l'équation. En un peu plus d'un demi-siècle, la maîtrise croissante - dans notre espèce - de la fonction de reproduction suivie des bouleversements induits par la procréation médicalement assistée et ses croisements avec la génétique ont bouleversé la donne biologique. Un nouveau et grandissant pouvoir médical a ainsi pris corps. Gynécologues-obstétriciens, biologistes de la reproduction peuvent désormais traiter des stérilités qui étaient hier tenues pour être une fatalité. Et le savoir-faire ainsi acquis permet aux généticiens de trier des embryons et de ne pas faire naître des personnes dont on estime que leur vie ne vaudrait pas, pour des raisons médicales, la peine d'être vécue.
Tout cela a conduit à une radicalisation progressive des positions de l'Eglise catholique. On voit ainsi aujourd'hui le Vatican, près d'un demi-siècle après ses premières condamnations de l'usage des techniques contraceptives « artificielles », élargir ses interdits à la manipulation des gamètes, à la fécondation in vitro, au tri des embryons humains et, plus généralement, à tout ce qui conduit, de facto, à une réification des embryons humains conçus hors du sein maternel. Or, comme l'a récemment montré une rencontre originale, multidisciplinaire et pluriconfessionnelle, organisée à Paris par Les entreprises du médicament (le syndicat professionnel des laboratoires pharmaceutiques), les responsables catholiques sont, au sein des religions monothéistes, les seuls à prononcer de tels anathèmes.
Pour autant, ils assurent ne pas vouloir, en France, se constituer ouvertement en groupe de pression pour tenter de convaincre l'opinion publique du bien-fondé de leurs convictions. Tel n'est pas le cas des responsables scientifiques et pharmaceutiques qui militent ouvertement en faveur de cette possibilité et qui ont, depuis plusieurs décennies déjà, appris à connaître les chemins et les vertus du lobbying.
C'est ainsi que l'on assiste depuis quelques semaines à une surprenante initiative lancée par des biologistes européens réclamant que les législateurs allemands et italiens reviennent sur les interdictions en vigueur dans ces deux pays concernant la recherche sur l'embryon. C'est dire l'urgence démocratique d'un effort massif de vulgarisation scientifique, mais aussi d'histoire des religions, préalable indispensable aux échanges sur les nouveaux horizons biologiques de l'espèce humaine.
Jean-Yves Nau - 2007